2010

Le tragique destin de la famille Boivin

25 mars 2010

Connaissez-vous Pierre Boivin ? Le connaissez-vous vraiment ? Et sa famille, qu'en savez-vous ? Et son passé ? Avez-vous une idée des épreuves qu'il a dû et doit encore surmonter sur le plan familial ? Le personnage est public, mais l'homme demeure secret.

Bertrand Raymond - (Collaboration spéciale)

 Le président du Canadien, Pierre Boivin, a rendez-vous avec la Gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, à Rideau Hall, au début de l'été. À cette occasion, il sera officiellement reçu officier de l'Ordre du Canada.

L'invitation stipule que les officiers sont des gens qui ont démontré « un niveau exceptionnel de talent et de services aux Canadiens ». L'investiture du premier dirigeant de l'entreprise la plus en vue au Québec permettra de saluer sa réussite en affaires et son énorme contribution philanthropique à la cause des enfants et des gens dans le besoin.

Même s'il a participé à la relance financière du Canadien en assoyant l'entreprise sur des bases solides après son arrivée dans un nouvel amphithéâtre où la clientèle vieillissante était à rebâtir, cette réussite en affaires n'aurait pu à elle seule lui valoir de recevoir l'Ordre du Canada, la plus haute distinction civile au pays. 

Boivin est engagé dans deux causes sociales majeures et une troisième, dont il a été président, continue de profiter de sa précieuse contribution. Il est président du conseil d'admini­stration du CHU de Sainte-Justine et de la Fondation du Canadien pour l'enfance et il est encore très engagé dans les levées de fonds des Olympiques spéciaux du Québec. Il a aussi participé à la direction de deux campagnes de Centraide qui ont permis de recueillir plusieurs millions de dollars.

Le public sportif, qui est profondément attaché au Canadien, sait relativement peu de choses de l'homme qui en préside la destinée. On sait surtout qu'il contribue à engranger des revenus faramineux dans l'équipe et dans le Centre Bell.

Cependant, comme c'est généralement le cas pour un homme qui occupe cette fonction, il reçoit peu de crédit quand l'équipe gagne. Par contre, quand elle traverse une période sombre, les reproches pleuvent, surtout au sujet du rendement des hommes de hockey dont il a approuvé l'embauche.

 Ça fait partie de la game, comme on dit dans le langage sportif. Néanmoins, Pierre Boivin, c'est beaucoup plus que le personnage public qui administre le Canadien et le Centre Bell. C'est un homme à qui les enfants du Québec, qu'ils soient malades, handicapés ou défavorisés, doivent beaucoup. C'est d'ailleurs ce qui lui vaut de porter déjà l'insigne de l'Ordre du Canada à sa boutonnière.  

De quoi être sensible

 On ne peut pas avoir une sensibilité profonde pour des causes humanitaires et on ne peut pas s'investir autant dans des oeuvres caritatives si on n'a pas d'abord vécu des évènements qui ont contribué à développer une fibre sensible.

Chez les Boivin, on a grandi dans une culture familiale marquée par l'obligation de remettre à la communauté une partie de ce qu'on reçoit. Il en était d'ailleurs de même chez les Nadeau, la famille de son épouse.

Mais il y a plus. Les drames personnels que Lucie et Pierre Boivin ont vécus avec leurs enfants ont contribué à faire d'eux des gens profondément humains, à l'écoute des autres.

Au début de leur vie de couple, ils avaient planifié d'avoir quatre enfants. Ils les voulaient rapprochés de façon à pouvoir jouir d'une vie complète avec eux avant d'avoir le bonheur de profiter de l'émerveillement de leurs petits-enfants. Ils en ont finalement eu cinq. Deux sont décédés en bas âge et un troisième, Catherine, se déplace en fauteuil roulant. Ils ont aussi deux garçons jouissant d'une excellente santé.

La tout premier engagement social de Pierre Boivin a été de siéger au sein du conseil d'administration du centre de réadaptation MacKay, une école pour enfants handicapés.

« Comme nous avions deux filles en fauteuil roulant qui fréquentaient cette institution, je me suis dit qu'il fallait que j'aide ces gens-là », raconte-t-il. Ce qu'il a fait durant quelques années.

Quant à sa relation très étroite avec Sainte-Justine, la question ne se posait même pas. Les Boivin ont un vécu familial très important à cet endroit. Lucie a accouché à quelques occasions à cet hôpital. Une de leurs filles, Geneviève, y est décédée aux soins intensifs. L'autre, Catherine, après avoir subi une opération majeure au dos, y a reçu des soins jusqu'à l'âge de 18 ans. Malgré son handicap majeur, elle mène une vie très saine et très active.

Les Boivin ont donc été terriblement marqués par le destin. Rien n'y paraît dans leur quotidien et dans leur attitude générale avec les gens. C'est d'ailleurs la première fois qu'ils acceptent de se confier à ce sujet. Jamais ils ne font allusion à ce qui s'est passé. Quand ils parlent des enfants qu'il leur reste, c'est souvent pour exprimer la fierté qu'ils ressentent à l'idée de partager leur vie à leurs côtés.

Prenez Catherine par exemple, qui est à la fois un exemple de talent et de persévérance. Confinée à son fauteuil roulant, elle avance dans la vie plus efficacement que bien des gens totalement autonomes.

Détentrice d'un bac en scénographie, elle complète sa maîtrise en théâtre. C'est une artiste et une créatrice de talent. Elle a produit le court métrage pour enfants de six minutes qu'on a pu voir avant la présentation du film Pour toujours les Canadiens, diffusé en grande première au Centre Bell et dans les salles de cinéma du Québec par la suite.

« C'est l'histoire d'un garçon, Alex, de son grand-père qui a connu les fantômes du Forum parce qu'il y était placier et de son père, chauffeur de taxi dans le secteur du Centre Bell, qui a décroché du Canadien parce que l'équipe ne gagnait plus. »

Un soir, à l'occasion d'un repas à la maison, Catherine a demandé à son père si, dans tous les projets mis de l'avant dans le cadre des fêtes du centenaire, on avait songé à produire un film et un livre pour enfants. Pris de court, Pierre Boivin en a parlé à Ray Lalonde, l'architecte des célébrations du centenaire. Il n'y avait rien de tel sur la planche de travail.

Encouragée à aller de l'avant avec ce projet, Catherine s'est donc tournée vers la SODEC et quelques partenaires pour financer ce projet de 350 000 $ dont le produit fini est d'une grande qualité.

Un défilé de fauteuils roulants

C'est également elle qui a fait la mise en scène de la comédie musicale Don Juan qui a été présentée il y a quelques années à Montréal.

« Elle a de l'énergie, de l'envergure, affirme son père avec une fierté évidente. Elle aime gérer et elle a de l'ambition. Avec elle, il faut toujours que ce soit bon et que ce soit beau. »

Aujourd'hui âgée de 29 ans, Catherine est née avec une maladie neurologique congénitale. Il n'y avait chez elle aucun développement musculaire. C'est un problème qui peut, avec le temps, développer une scoliose au dos et provoquer son affaissement. Pour contrer ce phénomène, elle s'est fait souder le dos, du cou jusqu'aux fesses, à l'âge de six ans.

Quand elle est née avec cette anomalie, les Boivin ont été catastrophés. Ils ont appris plus tard qu'ils étaient tous les deux porteurs du gêne responsable de ce problème congénital. Après avoir perdu leur premier enfant, un garçon mort dans son berceau du syndrome de la mort subite à l'âge de huit mois, ils croyaient pourtant avoir déjà suffisamment souffert.

Au moment de ce décès, Lucie était enceinte d'un deuxième fils. Patrick, aujourd'hui un colosse de 6 pieds et 2 pouces, était heureusement en excellente santé. Il est devenu la bouée morale à laquelle ses parents se sont accrochés dans l'espoir de jours meilleurs. Malheureusement, les Boivin n'étaient pas au bout de leur peine puisque Catherine allait naître avec son problème neuromusculaire.

« On a d'abord tenté de comprendre la nature de sa maladie, explique le père. Puis, on a essayé de comprendre la vie. On n'y arrive pas toujours dans ces moments-là. Toutefois, dans l'adversité, ou tu t'écrases ou tu deviens plus fort. Dans notre cas, nous avons été soumis à de rudes épreuves, mais notre couple en est sorti renforcé. »

Fallait-il qu'ils soient forts. Ils étaient loin de s'attendre à ce que leur quatrième enfant, Geneviève, naisse avec la même anomalie que sa soeur. Dès sa naissance, les médecins les avaient pourtant rassurés. « Pour ce qui est de celle-là, il n'y a pas lieu de s'inquiéter », leur avaient-ils dit.

Ils ont finalement découvert six mois plus tard qu'elle allait devoir vivre en fauteuil roulant, elle aussi. La maison de trois étages a donc été transformée. On y a ajouté un ascenseur. On a construit des couloirs suffisamment larges pour que deux fauteuils roulants puissent se rencontrer. Il n'était pas question que l'une d'elles soit dans l'obligation de faire marche arrière si l'autre s'en venait en sens inverse.

« Dans la vie, on ne recule pas », explique Pierre Boivin d'un ton ferme.

 Sa femme et lui ne pouvaient savoir que Geneviève allait mourir à trois ans et demi. Elle s'est étouffée et elle a manqué d'air trop longtemps pour qu'on puisse la sauver. Sa mère a foncé vers l'hôpital avec l'aide d'un voisin, mais on n'a pas réussi à la ranimer.

Elle aurait aujourd'hui 27 ans.

« Pour moi, le coup le plus dur a été son décès, ajoute Boivin. Si j'ai été là pour supporter Lucie quand nous avons perdu notre premier enfant, Philippe, qui aurait aujourd'hui 32 ans, elle a vraiment été là pour moi à ce moment-là. J'ai eu très mal. À trois ans, on connait mieux un enfant qu'à huit mois. On aime tous nos enfants de la même manière, mais il y a quelque chose de particulier dans une relation père-fille. C'était ma petite espiègle. J'ai eu du mal à m'en remettre. »

Geneviève n'avait pas le tempérament et la patience de sa soeur aînée. Elle n'acceptait pas facilement sa condition. Elle fonçait dans les murs avec son fauteuil. Elle donnait des coups de pied. Autant Catherine représentait un exemple de persévérance et de force morale, autant sa soeur était impatiente et malheureuse dans son fauteuil.

« Finalement, Lucie m'a fait comprendre que le bon Dieu a pris la bonne décision en venant la chercher parce qu'elle aurait été incapable de vivre avec son handicap. Elle aurait été profondément malheureuse. Catherine, à l'opposé, est une fille parfaitement adaptée. »

Rongés par l'inquiétude

Marqués par le destin, les Boivin, dites-vous ?

La suite des choses en témoigne d'une façon éloquente. Après avoir pris les moyens nécessaires pour ne plus avoir d'enfants, Lucie Boivin est quand même tombée enceinte. Quelles étaient les chances que cela se produise ?

Geneviève était toujours là dans le temps. Ils se sentaient investis d'une énorme responsabilité. Couraient-ils le risque d'avoir un troisième fauteuil roulant dans la maison ? Ils avaient rêvé d'une belle et grande famille, pas d'un hôpital !

Dans les circonstances, on peut donc facilement comprendre toute l'inquiétude qui les habitait.

La lumière leur est venue d'un prêtre ami de la famille, le curé Gabriel Villemure, qui avait joué un rôle de soutien important dans les épreuves précédentes, qui a baptisé tous leurs enfants, qui a procédé aux funérailles de deux d'entre eux et qui a marié le 26 septembre dernier leur fils Patrick et sa conjointe Catherine.

Les paroles réconfortantes de ce prêtre, probablement placé sur leur chemin par la Providence, les ont incités à regarder devant eux avec confiance, mais non sans que Lucie oblige d'abord son mari à prendre un engagement formel avec elle.

« Tout au long de ma grossesse, je veux que tu t'engages à n'entretenir aucune pensée négative. Je ne veux pas que tu fasses la moindre allusion à la possibilité de la naissance d'un troisième enfant handicapé. Je ne veux pas lire la moindre inquiétude dans tes yeux. Si tu n'exprimes jamais le moindre doute à ce sujet, je vais te livrer un enfant parfaitement normal », lui a promis ce petit bout de femme d'une grande détermination.   

Lucie a tenu promesse. À leurs yeux, ce qui s'est produit s'est avéré un petit miracle en soi. Un deuxième fils, Richard, est non seulement né en parfaite santé, mais il est aujourd'hui plus costaud que son frère. Et curieusement, il existe une belle complicité entre le dernier enfant de la famille et le curé qui a guidé sagement ses parents vers sa naissance.

La foi des Boivin et leur confiance en la vie ont finalement fait toute la différence. Richard est un garçon avec une tête solide. Depuis quatre ans, il est à l'emploi du Cirque du Soleil, division spectacles. Cette fois, la Providence a visiblement été de leur bord.

« Quand tu as passé beaucoup de temps à recevoir les soins attentifs de l'hôpital Sainte-Justine et quand tu as vécu toutes ces épreuves, tu passes une bonne partie de ta vie à en remettre, précise Pierre Boivin. Même si nous avons été éprouvés au maximum, nous avons une famille extraordinaire et nous menons une bien belle vie. »

Dans l'épreuve, le couple a puisé une force qui l'a soudé. Au Centre Bell, pendant que Pierre administre l'équipe de hockey, la division spectacles et l'édifice, Lucie oeuvre bénévolement au sein de la Fondation du Canadien pour l'enfance. Cette femme d'une grande douceur est imprégnée d'une force morale à toute épreuve.

S'il le pouvait, son mari lui remettrait probablement la moitié de l'insigne de l'Ordre du Canada qu'il porte à la boutonnière. 

Son coeur de mère, trop souvent éprouvé, le mériterait pleinement.

Un président qui en fait plus que la moyenne

En sa qualité de président du Canadien, Pierre Boivin affirme qu'il doit s'engager chaque année dans une douzaine de causes et d'évènements de charité, comme la Fondation des maladies du coeur, les bals, les levées de fonds de toutes sortes, les tournois de golf, etc.

Selon lui, cet engagement personnel fait partie des responsabilités intégrales du président d'une institution aussi présente au Québec. Il précise même qu'il doit en faire un peu plus que la moyenne.

L'une de ses priorités dès son entrée en poste a été de créer la Fondation du Canadien pour l'enfance. Le Canadien avait toujours exercé une présence dans la communauté, mais les retombées avaient souvent été minimes. Ses prédécesseurs à la tête de l'équipe, les anciens joueurs et les ambassadeurs avaient apporté une contribution très appréciée, mais qui n'avait rien de commun avec ce qu'on accomplit aujourd'hui, surtout parce que les moyens financiers n'étaient pas les mêmes à l'époque. Néanmoins, ça faisait partie de la culture et du mandat social de l'équipe d'être engagée à divers niveaux au sein de la collectivité.

La Fondation du Canadien, qui s'est donnée comme mission d'aider les enfants dans le besoin, de la naissance jusqu'à l'âge de 18 ans, a déjà remis plus de neuf millions de dollars à 350 organismes québécois. À Sainte-Justine, où le président du Canadien agit comme président du conseil d'administration, on parvient à amasser et à remettre à l'institution entre 25 et 30 millions $ par année. Et c'est sans compter une campagne majeure qui a permis de recueillir 125 millions $ en 2005-2006.

De la faillite à chef de file

Quand Boivin a accepté la présidence des Jeux olympiques spéciaux il y a 15 ans, l'organisme était en faillite.

Aujourd'hui, à l'échelle canadienne, le Québec est devenu un chef de file. Près de 3000 athlètes ayant des déficiences intellectuelles pratiquent le sport. Cependant, avant d'en arriver à un tel succès, il a fallu rebâtir le mouvement, recruter des athlètes et former des entraîneurs.

Son bébé est évidemment la Fondation du Canadien pour l'enfance. Selon lui, on entre dans une ère au cours de laquelle on va remettre tout ce qui aura été récolté. Le Canadien est en train d'effectuer des percées dans des territoires où les jeunes sont peu gâtés.

Même si tous les organismes qui ont bénéficié d'une aide monétaire sont importants, la Fondation pour l'enfance a eu ses coups de coeur. Trois d'entre eux méritent qu'on s'y attarde, ne serait-ce que pour relever leur utilité bien particulière.

1. L'Assistance pour enfants en difficulté intervient auprès d'enfants âgés de la naissance à 14 ans. Cet organisme a pour mission de leur fournir une assistance en partenariat avec d'autres organismes extérieurs. Près de 1050 enfants profitent de ce programme.

2. La Fondation internationale André Gilbert, secteur de Montréal, est un organisme à but non lucratif conçu pour venir en aide aux enfants défavorisés, handicapés ou mal aimés. Son mandat est d'encadrer les enfants et de leur fournir le soutien nécessaire afin qu'ils puissent développer leur confiance en soi, leur détermination et l'affirmation de ce qu'ils sont et ce, par différents moyens dont celui de la pratique du sport. Ces enfants proviennent de familles monoparentales à faibles revenus ou qui sont prestataires de l'aide sociale.

3. Le Patro Laval de Québec, un centre communautaire situé dans la basse-ville, vise à offrir un milieu de vie favorisant le développement de la personne axé sur l'accueil, la prise en charge, le leadership, la prévention, l'entraide, etc. Près de 1000 jeunes bénéficient de cette infrastructure. hkjkj

Du temps et de l'argent

« Ce qui m'a frappé au départ, c'est que le Canadien, tout en étant très engagé dans la communauté, ne remettait jamais d'argent, affirme Boivin. On visitait les hôpitaux, on nous invitait à participer à des levées de fond et à des tournois de golf, mais cette participation se limitait à une simple présence de notre part. On ne remettait rien à ces organisations.

« Il y a deux ans, enchaîne-t-il, nous sommes passés à un autre niveau. Nous voulions identifier un projet pilote fort. Nous nous sommes concentrés sur des programmes de prévention et d'éducation pour de saines habitudes de vie par la pratique sportive en milieux défavorisés. C'est à ce moment que nous avons accouché d'un projet de construction des patinoires extérieures en collaboration avec les écoles de quartier et les comités d'action locale. »

L'une des intéressantes retombées de l'engagement de la Fondation pour l'enfance est la facilité de divers organismes à dénicher d'autres précieux donateurs ou partenaires pour leurs projets une fois qu'ils ont reçu l'aide du Canadien. La notoriété de l'organisation fournit en quelque sorte des outils aux organismes, des plus petits aux plus grands, dans leurs efforts de sollicitation.

Là comme ailleurs, l'image du Canadien capte invariablement l'attention de généreux mécènes, mais encore plus celle des enfants qui profitent de son aide.