Michel Lacroix
La gestion d'une équipe de hockey est de plus en plus complexe. Les dirigeants n'ont d'autre choix que de s'entourer d'un groupe de spécialistes qui analysent toutes les facettes de la gestion d'une formation, des aspects légaux et techniques de mises sous contrat jusqu'à l'évaluation physique des joueurs et du comportement de ces derniers.
Quand vient le temps de construire ou de modifier une formation en vue des séries de fin de saison, ce sont bien souvent les recruteurs professionnels qui donnent leur opinion. Ce qui peut signifier la conclusion d'une transaction et/ou la mise en place d'un noyau de joueurs qui pourraient permettre à l'équipe d'atteindre ensuite les plus hauts sommets.
En moyenne, les équipes de la Ligue nationale comptent sur un trio de recruteurs professionnels. Lucien Deblois, un ancien joueur, est à l'emploi des Canucks de Vancouver depuis six ans, après avoir occupé les mêmes fonctions avec les Ducks d'Anaheim pendant six saisons.
Comment décrire simplement la tâche à accomplir d'un recruteur ?
« Il nous faut notamment faire l'évaluation des autres équipes, dresser le portrait des joueurs de la LNH, mais aussi de la Ligue américaine, raconte Deblois. Toutes les notes sont inscrites selon des critères bien précis et déterminés à l'avance. Ils concernent l'habileté des joueurs, leurs qualités et leurs lacunes. En fait, nous sommes les yeux des directeurs généraux...»
« Il faut que les dirigeants sachent à tout moment ce qui se passe, poursuit le vétéran recruteur. Nous devons analyser les forces et les faiblesses des équipes que nous sommes sur le point d'affronter. On fera aussi à l'occasion le même travail pour notre propre équipe. Il est évident que ce travail requiert une très grande connaissance du milieu. Il faut voir et revoir plusieurs joueurs pour avoir un meilleur aperçu de ce que chacun est capable de faire. Selon certaines situations, on devra analyser la vitesse d'exécution, les habiletés de passeur, le talent brut et aussi la force de caractère. »
Un travail de longue haleine
C'est bien d'analyser les qualités d'un joueur, mais cela consiste en un travail de longue haleine.
« Il faut continuellement remettre en question ce qu'on a vu de la part d'un joueur, acquiesce Deblois. En le voyant évoluer à différentes fréquences et contre des équipes différentes, on obtient un bien meilleur portrait. Il nous faut aussi connaître les forces et les faiblesses de notre équipe. Quels seront éventuellement nos besoins ? Quels seront les joueurs disponibles ? Quels seront les joueurs autonomes ? Quels sont ceux qui pourraient véritablement aider notre équipe ? On observe continuellement le milieu du hockey en général. Mais il nous arrive aussi d'avoir à analyser le travail de certains joueurs ou de certaines équipes pour des demandes bien spécifiques... »
Bien entendu, tout le travail du recruteur est scruté à la loupe par l'état major de la formation, qui demande des rapports réguliers. « Il est aussi très important de dresser nos listes et de les mettre à jour régulièrement. Il faut toujours recommencer. C'est un processus lent mais essentiel pour bien maîtriser la situation. »
Qu'est-ce que ça représente comme temps de travail et comme déplacements ? Lucien Deblois précise à cet effet : « C'est huit mois de travail intense ! Ça signifie assister à 150 matchs de hockey en moyenne par année et parcourir 60 000 kilomètres dans notre territoire. Ça commence avec le début des camps d'entraînement et ça se poursuit jusqu'aux séries éliminatoires. Nous avons chacun des territoires bien définis. Moi, je m'occupe du territoire de l'est. L'activité devient plus intense dans certaines phases de la saison. C'est certain que quand arrive la date limite des transactions, on s'active un peu plus. On va établir un plan d'attaque en fonction de diverses options. Il peut y avoir une deuxième, une troisième ou une quatrième option. Rien n'est jamais pareil. Il faut aussi réajuster nos plans en fonction du court terme, du moyen terme et du long terme... »
L'influence de la convention collective
Deblois fait ici référence à la situation économique de l'équipe, qui influencera grandement les décisions d'un directeur général donné à la date limite des échanges.
« Est-ce que ça vaut la peine de louer les services d'un joueur pour quelques mois ? La décision de hockey est aussi reliée à des besoins corporatifs. C'est un aspect qu'on ne peut plus négliger : il y a un budget à respecter. C'est une réalité pour tout le monde et peut-être même plus pour certaines équipes. Il est aussi important que l'on prenne connaissance de la convention collective. Plusieurs articles de la convention peuvent dicter des prises de position. Si jamais on ne connaît pas tous les enjeux, les répercussions pourraient être néfastes. Il y a plusieurs éléments qui entrent en ligne de compte quand vient le temps d'échanger un joueur. Il n'y a pas que le talent qui soit considéré... »
L'exercice pour les Canuks est effectué de concert avec Lorne Henning, Scott Mellanby et Deblois. Chez le Canadien de Montréal, Pierre Gauthier occupe dorénavant deux sièges depuis qu'il a succédé à Bob Gainey à titre de directeur général. Doug Gibson et Gordie Roberts complètent le trio de recruteurs professionnels.
Pour la plupart des équipes, ce département compte sur les services du directeur du personnel qui voit au développement des joueurs recrutés et de ceux qui évoluent pour les clubs affiliés.
De plus en plus de place aux jeunes
Martin Lapointe, qui a disputé 991 matchs dans la LNH avec Detroit, Boston, Chicago et Ottawa entre 1991 et 2008, est dorénavant éclaireur professionnel pour les Blackhawks de Chicago. C'est son ami Marc Bergevin qui lui a proposé cette nouvelle aventure.
Lapointe s'y habitue progressivement, mais réalise que ce travail a passablement changé au fil des ans.
« Il faut tenir compte des nouvelles réalités de la LNH, croit-il. Les jeunes joueurs qui arrivent sont beaucoup mieux préparés. Ils sont prêts plus rapidement à jouer et cela a pour effet d'obliger les équipes à leur faire une place très vite. Si on réalise dans les rangs mineurs qu'un tel a progressé, on voudra l'utiliser le plus tôt possible. On s'assure de le voir franchir les étapes de développement rapidement.
« On se rend aussi compte que certains joueurs seront parmi les meilleurs dans la Ligue américaine par exemple. Il y en a qui vont connaître de très bons moments dans les rangs mineurs, mais une fois dans la Ligue nationale, ils seront incapables de se démarquer. Il nous faut déceler ce genre de situation vite. Le jeu est tellement différent d'un circuit à l'autre. Le style est différent selon la ligue. »
Comment alors s'assurer qu'un joueur qui domine à un échelon inférieur sera en mesure de répéter ses exploits dans la grande ligue ?
« Plus on connaît un joueur, plus il nous est facile de lui permettre de s'améliorer, répond Lapointe. De plus en plus, on sait ce que l'on peut obtenir des joueurs. Notre rôle est également de déterminer les limites que tel ou tel joueur peut atteindre. Il est aussi intéressant de faire comprendre certaines situations aux joueurs de l'organisation. Cela peut aller jusqu'à lui suggérer d'accepter un salaire moindre afin de profiter de meilleures chances de rappel. C'est la nouvelle réalité du hockey. Il faut tenir compte des masses salariales et des différentes dispositions de la convention collective. »
Lapointe n'hésite d'ailleurs pas à s'asseoir avec un joueur afin de lui expliquer la situation des Blackhawks de A à Z. Il met cartes sur table.
« Les rôles sont aujourd'hui mieux définis, ajoute-t-il. Il faut s'assurer que les joueurs de l'organisation soient capables d'assumer ces rôles et qu'ils soient prêts à l'accepter. Si ce n'est pas le cas, on devra trouver une solution. La tendance que j'ai notée, c'est qu'on se tourne de plus en plus vers les jeunes joueurs. Une fois sélectionnés, on hésite de moins en moins à les jeter dans la mêlée. La phase de développement est écourtée. Dès qu'on a l'impression qu'ils sont prêts, on n'hésite pas à les utiliser... »
Kilométrage illimité, visites d'amphithéâtres aux quatre coins de l'Amérique, ordinateurs contenant les notes sur des centaines de joueurs dont les gestes sont scrutés dans les moindres détails. C'est là le lot de ces espions qui décortiquent le hockey professionnel à la faveur des grands décideurs.
Ils forment la petite armée qui permet jour après jour aux formations de miser sur 20 joueurs en étant convaincues qu'elles ont sous la main les meilleurs éléments possibles.
Les espions
Derrière chaque grand directeur général se cache une équipe de recruteurs professionnels. Voici la liste des directeurs du recrutement professionnel et/ou du personnel hockey de chaque formation de la LNH.


* Certaines formations partagent les tâches de directeur du recrutement professionnel ou n’identifient pas clairement qui remplit cette fonction.